Bassam Khoury, un éditeur précurseur ?

Nous rejoignons Bassam à son bureau posé au milieu des étagères et des étalages gonflés de livres plus mystérieux les uns que les autres et dont nous savourons avant toute autre chose la beauté des couvertures, des titres et des arabesques.


Après avoir cherché en vain quelques signes d’alphabet latin dans la boutique du Centre culturel arabe, nous apprenons que tous les livres de la maison sont écrits en arabe. Mais le français du patron est impeccable. D’un air complice, comique et serein, en ouvrant les chapitre un par un, il nous dévoile son rôle de pionnier et de précurseur dans la diffusion des idées et de la culture du monde arabe.


Vous êtes dans une librairie qui s’est implanté ici dans ce quartier en 1958. A l’origine, on publiait exclusivement des livres en provenance du Moyen-Orient. A partir de 1978, nous avons ouvert le Centre culturel arabe. L’idée était de faire la même démarche qu’auparavant mais cette fois-ci dans le sens inverse, c’est à dire d’exporter l’écriture maghrébine vers le Moyen Orient.


Très tôt, j’avais senti que les marocains avaient quelque chose à dire, quelque chose qui jusqu’à présent restait cloisonné au pays et qui n’était pas exporté. Dans le monde arabe, il n’y avait pratiquement pas d’auteurs marocains. La pensée marocaine restait à l’intérieur de notre pays, il n’y avait pas de publication et tous les livres écrits et édités étaient avant tout d’auteurs marocains. On a senti que les livres marchaient bien au Moyen-Orient et cela nous a poussé à continuer. Nous avons été, je pense, la première maison d’édition qui a expatrié la pensée maghrébine et marocaine.
En 1982, nous avons créé un centre équivalent au Liban, à Beyrouth plus exactement. Les auteurs du Moyen-Orient ont été intéressés par cette opportunité de pouvoir se faire connaître plus largement. Nous sommes en relation avec plusieurs réseaux de distribution sur Beyrouth. La préparation des ouvrages se fait ici et l’impression s’opère là-bas.


Tu peux nous dire deux mots sur la situation de l’édition dans le monde arabe ? .

Le monde arabe connaît globalement des problèmes de diffusion et d’importation des idées : le Maroc est néanmoins un des pays arabe où il y a le moins de censure. Vous pouvez deviner les lignes rouges : l’islam, l’intégrité territoriale, et bien sûr le roi : dans la constitution marocaine, la personne du roi est sacrée. Même pour la traduction de la littérature française et francophone, il faut juste éviter les lignes rouges. Il n’y a pas vraiment de censure. La majorité des oeuvres françaises sont traduites vers l’arabe par exemple. Le courant de pensée islamiste est le courant principal de diffusion. Ensuite viennent les sciences humaines. Si tu prends la bande dessinée par contre, tu peux voir qu’elle n’est pas tellement développée. Les BD doivent être impérativement subventionnées par un pays étrangers. Les biographies, c’est un peu la même chose.

La jeunesse ne lit pas encore et on essaye de la pousser pour qu’elle commence à lire. Elle lit dans l’enseignement primaire et dans le secondaire un peu. Mais les modes d’apprentissage ont changé. Les jeunes recherchent beaucoup de choses sur internet et il trouve tous les mêmes informations. Avant on essayait un peu partout de faire des recherches dans des lieux et des univers différents. Ceci dit, je crois qu’internet ne remplacera jamais les livres. Pensez simplement au toucher du livre. Le temps libre qu’il reste pour lire est sans doute menacé, mais ça ne menacera jamais les livres !


Quel est ton esprit et quels sont tes choix d’édition ? .

Les sciences humaines sont ce que je connais le mieux. J’ai donc choisi ce créneau dans ma politique éditoriale. Le cercle de ceux qui nous connaissaient avaient l’habitude de trouver chez nous des ouvrages de ce type et cela nous a conforté dans cette direction. Nous sommes éditeur exclusif du Ministère de la culture. Nos domaines sont la philosophie, la psychologie, la sociologie, la critique littéraire, le roman et quelques livres d’hommes politiques.

Je n’accepte aucune subvention ou aucune aide si je sens qu’il n’y aura pas d’insertion dans ma politique éditoriale. Je suis réellement indépendant parce qu’il y a des messages à diffuser. Je veux dire qu’il y a des idées meilleures que d’autres à mes yeux. Je ne veux jamais avoir à publier quelque chose qui ne cadre pas avec mes idées. Il est clair que je ne ferais jamais de propagande pour un pays ou autre. Je veux avoir le choix de publier ce que je veux. Ceci dit, je suis fier de bénéficier des subventions du Ministère de la culture !! Je travaille aussi avec l’association des éditeurs du monde arabe, l’Alliance des éditeurs indépendants et l’association d’études et de recherches maghrébine .


Tu étais donc prédestiné à t’impliquer dans l’Alliance des éditeurs indépendant n’est-ce pas ? Quels projets as-tu avec l’alliance ?

Sans doute ! L’Alliance m’a effectivement séduite, j’y étais allé en découvreur sur invitation de la fondation Charles Léopold Mayer. Dans le cadre de l’Alliance des éditeurs indépendants, nous avons eu l’idée d’une collection intitulée Les mots du monde. C’est très simple : 6 éditeurs de la planète - français, chinois, inde, sud africain, américain et marocain - sont réunis autour de mots choisis parce qu’ils traverse les cultures de toute la planète : expérience, nature, vérité, identité, genre, mondialisation, globalisation. On demande aux écrivains que nous pressentons dans nos régions respectives d’écrire une vingtaine de page pour le mot retenu. Ensuite on édite. Pour la France deux livres sont déjà sortis .


Tu évoquais des messages, des idées meilleures que les autres ? De quoi s’agit-il ?

Je n’ai pas vraiment de vision du monde, à part le fait de le souhaiter plus équitable, avec des services minimums pour tous. Des soins, une éducation de qualité, une meilleure répartition des richesses, un partage plus équitable des biens... mais de quoi sera fait demain ?? Notre développement passera par l’alphabétisation et aussi peut-être par le commerce équitable en donnant la chance à ceux qui ne savent pas par où passer. J’ai une vision profondément locale. Changer les choses, c’est évidemment un projet à long terme. Dans mon cas, je sais que mon message ne peut passer qu’à travers ce que je fais. Il se trouve de fait dans mon métier et mes préférences éditoriales.

Je crois que le monde sera meilleur si l’on arrive à débrider les rêves !! Il faudrait sortir de chez soi pour aller voir l’autre, simplement aller voir son voisin pour voir comment il vit et comment je peux éventuellement l’aider. On peut voir plein de choses à travers l’oeil des autres. Les médias ne nous donnent pas une représentation fidèle de la réalité surtout lorsqu’on est un peuple un peu naïf et qui ne sort pas souvent de chez lui ! Quelle est vraiment la réalité ?
J’ai le sentiment que les gens ont perdu l’esprit de solidarité : dans mon quartier je connais pratiquement tout le monde. Je reçois et je suis reçu chez tout le monde. Ma famille est une force : tous les jours je passe chez ma mère. Cela me ressource. Mon père est enterré à sept mille kilomètre d’ici et quand je voyage je passe le voir. J’y trouve de la vitalité, de l’espoir. Mes trois enfants sont encore chez moi jusqu’à ce qu’ils se marient, ensuite ils pourront faire ce qu’ils veulent .


Tu nous a dit que le rêve de tout libraire est de devenir éditeur... Le rêve d’un éditeur est-il de devenir écrivain ?

Presque : mon rêve ça n’est pas d’écrire un livre, mais plutôt d’avoir le temps de l’écrire !


Et tes projets pour demain ?

Il nous faudrait plus de moyens, c’est à dire plus de possibilités de transmettre les idées. Il y a des auteurs et il faut les motiver. La co-édition avec des partenaires est délicate : si je fais un livre sur la relation homme-femme par exemple en voulant apporter des conseils aux hommes et aux femmes, je ne peux pas dire comme vous en Europe « bon si ça ne marche pas avec ton mari, tu n’as qu’à le quitter ! ». Ici cela n’est pas possible... ou alors je dis au revoir à mon métier d’éditeur ! Comme en Chine où les chinois ont refusé que l’on parle d’Islam parce que le livre serait interdit ! Les chinois comptent deux millions de musulmans. Pourquoi ne pas parler de ça ? En terme de co-édition, je vois plus quelque chose dans l’esprit des Mots du monde.




Bassam Khoury est responsable des éditions du Centre culturel arabe. Il est impliqué notamment dans l’Alliance internationale des éditeurs indépendants.
En savoir plus sur l’Alliance des éditeurs indépendants.



Casablanca, le 2 avril 2004



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