La fondation Ebert et le forum social algérien, chevilles ouvrières d’une refondation ?

Rare organisation en Algérie à faire se croiser syndicats, associations, organisations de femmes, entreprises, élus et institutions, la Friedrich Ebert Stiftung prend le parti de donner un sens à la citoyenneté et une forme aux forces non-gouvernementales, doucement mais sûrement, à force de débats, d’éditions, de rencontres, de formations. Rencontre de Zohra Hamouri et un de ses partenaires : le forum social algérien.



Nouvellement installée à Alger, depuis 3 ans, l’équipe algérienne de la Friedrich Ebert Stiftung se donne pour mission de renforcer l’action citoyenne et syndicale.
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Citons au passage deux de ses compagnons à la tâche en Algérie : le National Democratic Institute et le très controversé Middle East Program Initiative (MEPI - conduit par le Ministère des Affaires étrangères des Etats-Unis dans les pays du Moyen-Orient et dont le bureau maghrébin est sur Tunis). Elle concentre ses activités autour de six chantiers :

- renforcer les organisations de la société civile et encourager leur participation au processus politique,
- encourager les réformes, la bonne gouvernance et le dialogue politique,
- lutter contre les discriminations à l’égard des femmes et promouvoir l’égalité et les droits de l’Homme,
- développer l’organisation de médias indépendants,
- assurer la formation politique des jeunes,
- contribuer au dialogue régional et euro-méditerranéen.


Fondée en 1925 par le président social-démocrate allemand Friedrich Ebert, la fondation est présente dans 70 pays d’Afrique, d’Asie, du Moyen-Orient et d’Amérique du Sud et dans trente trois pays du continent européen. Sa section Moyen-Orient-Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie, Egypte, Soudan, Israël, Palestine, Liban, Jordanie et Yémen) est lotie d’un budget d’environ 6 millions d’euro.

Nous l’avons compris grâce aux témoignages des acteurs algériens, la fondation est un acteur important pour le dialogue social et un allié significatif pour les mouvements sociaux et les forces émergentes. Le caractère monolithique de l’Etat, son passé socialiste, la difficulté de constituer une association à cause de la forte politisation et des blocages administratifs, le manque de financements publics, le cloisonnement des citoyens et leur méfiance vis-à-vis de l’exercice du pouvoir associatif, la nouveauté que représente l’action des citoyens dans la dimension politique sont autant d’obstacles et de défis à l’émergence du monde non gouvernemental.
Zohra explique : « Je crois que la solidarité traditionnelle existe en Algérie depuis longtemps. Le mouvement associatif n’est pas jeune. C’est le cas de la « touiza » notamment où chacun donne un coup de main pour l’organisation des récoltes agricoles. Le sentiment de solidarité a souffert des épreuves de l’Algérie depuis l’indépendance et doit évoluer maintenant vers une dimension citoyenne, de participation à la vie de la cité et au développement. Dans ce sens, nous avons lancé l’Espace de coordination des ongs (au sens associations locales) qui rassemble 120 acteurs actuellement avec différents niveaux d’implication. Cet espace est à la fois un lieu et un lien à partir desquels s’articulent des projets de chantiers thématiques, des réflexions, des échanges d’expérience, un projet de site web. Des associations, fédérations, collectifs, institutions oeuvrant dans l’environnement, la santé, la culture, la jeunesse, les relations internationales et l’entreprise y participent et proviennent de différentes régions de l’Algérie avec une dominante pour le secteur nord-algérois. Notre présence pérenne en tant que tiers dans cet espace permet d’assurer le trait d’union entre les acteurs.

Quelques mots sur nos activités : nous venons d’achever une campagne de sensibilisation sur le harcèlement sexuel des femmes. En terme de formation, nous essayons de renforcer les capacités des élus pour la gestion de l’Assemblée municipale d’Alger et répondu à l’initiative européenne pour la démocratie et les droits de l’homme en proposant des formations aux responsabilités syndicales avec l’Union Générale des Travailleurs Algériens (UGTA) et le Syndicat national des Travailleurs de l’Education en mobilisant en particulier les femmes. Par ailleurs, nous accompagnons le processus de forum civil euroméditerranéen de l’Union Européenne en menant une consultation nationale des acteurs non-gouvernementaux en Algérie.


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Nous nous interrogeons sur les moyens de développer la capacité d’action collective, de construire des diagnostics et de l’intelligence collective. Ce que vous me présentez de l’Alliance pour un monde responsable pluriel et solidaire et de la fondation Charles Léopold Mayer me paraît intéressant. En effet, qu’est-ce qui fait fonctionner des réseaux ? Comment peut-on aider à les constituer ? La question des outils pour l’action collective me paraît très importante en même temps que celle de l’ouverture et de la sensibilité : est-on capable de se mettre en relation vraiment symétrique avec l’autre ? D’accepter l’autre et de se comprendre ? Comment favoriser la création de confiance ?

Le 29 décembre 2004, Zohra nous invite à une rencontre de l’espace de coordination des ongs en mettant en débat l’idée de Traversées et quelques expériences de réseaux :
- le Réseau Africain d’Appui et de Promotion des Moyennes et Petites Entreprises
- l’Alliance pour la refondation de la gouvernance en Afrique
- le réseau Rinoceros
- l’Alliance pour un monde responsable pluriel et solidaire.






Un forum social en Algérie ? - rencontre de son co-fondateur Mohamed



Ancien athlète à l’époque révolue des Jeux socialistes (Ganefo), professeur de lettres, conteur, compagnon de route de la fondation Friedrich Ebert, Mohamed est un des pères du forum social algérien. "Notre forum veut être un lieu de débat sur les questions qui touchent la société algérienne et internationale. C’est un lieu de palabre mais aussi une connexion entre les mouvements réformistes. Sa création a germé dans l’esprit de plusieurs progressistes et répond à plusieurs défis :

- d’abord gagner le droit à l’expression de l’opinion et des propositions des acteurs et mouvements sociaux vis à vis de l’Etat
- trouver une forme d’interpellation de l’Etat différente de celle qui nous amène traditionnellement dans les actions frontales telles que les manifestations et révoltes qui ont échouées jusqu’à maintenant
- construire la conscience citoyenne et gagner du terrain et une légitimité dans la décision publique au sein d’un système où l’Etat prend la main sur beaucoup de choses
- relier les acteurs entre eux et les faire sortir d’une vision égocentrique, infantile et sclérosée.

Le forum sort tout juste de l’oeuf si l’on peut dire ! Nous allons bientôt déposer nos statuts d’association locale. Une centaine d’acteurs sont aujourd’hui impliqués. Les discussions portent notamment sur l’économie, la liberté d’expression, la vie syndicale, l’organisation des femmes. Nous faisons nos réunions et assemblées générales dans les cafés d’Alger, il est encore impossible de demander un coup de main aux amis de nous accueillir, tous se débinent devant les risques de représailles de l’Etat. 80% des associations sont liées au pouvoir en place. Les syndicats sont manipulés et leurs réunions sont fréquemment torpillées par des semeurs de trouble mandatés. Ce que vous appelez la citoyenneté n’existe pas ici. Les habitants et les initiatives sont parcellisés. Les maires font ce qu’ils veulent sur leur commune, personne ne participe aux assemblées municipales. Cela renforce la crise de la réprésentation politique à tous les niveaux. Le forum qui se caractérise davantage par un processus de dialogue et de construction est parvenu à mobiliser les énergies. C’est ce qu’a réussi le Mouvement citoyen kabyle et il est maintenant ne mesure de négocier avec l’Etat.

Ma génération s’est faite blousée. Nous avons cru au changement avec l’indépendance, j’ai milité dans le Front de Libération National (FLN). Les jeunes ne veulent plus se faire avoir. Ils courent aujourd’hui après l’argent. Avant, dans le langage familier, on s’appelait "mon frère" (khoya), "mon ami" (hbibi), désormais beaucoup de jeunes gens s’appellent "mon associé" (cheiki). Je trouve cela révélateur d’un glissement de valeurs. Lorsque je rencontre les jeunes dans les provinces et que je leur parle du forum, ils ne voient pas ce que cela peut rapporter, ils n’en ont rien à foutre. Ils me demandent : "Qu’est ce que tu me donnes pour participer ? ". Pourtant, plein de jeunes veulent du changement, mais ils estiment qu’ils n’ont pas la force de le faire. Nous sommes dans une culture de l’intangible, de l’immuable, du conservatisme alors que l’Islam porte ouverture et aspiration au renouvellement. Dans un pays qui a donné un million d’hommes et de femmes pour la liberté, comment croire encore que l’on peut se libérer ?

Il n’empêche : je rêve que soit créé un forum dans chaque commune, dans chaque région pour construire des alternatives du local au global".





Quelques compléments :
- le site web de la Friedrich Ebert Stiftung - section Moyen-Orient et Afrique du Nord
- voir le portrait du Mouvement citoyen kabyle
- voir aussi le portrait de Mounir Bencharif





Alger - Algérie, le 19 décembre 2004









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