Sori : artiste ou artisan ?

De part et d’autre du pont des martyrs, en amont comme en aval du Niger, des dizaines de femmes, toutes plus colorées les unes que les autres, frottent, lavent, rincent et étendent sur les hautes herbes des alentours, la lessive du jour.


Les rayons du soleil frôlent merveilleusement le cours d’eau. Les corps des enfants nus, noirs ébène, jouant dans les eaux du fleuve, réfléchissent la lumière céleste et dessinent des milliers d’étincelles animées le long des rives, à perte de vue. Plus loin on devine des pêcheurs à la ligne, peut-être quelques barques. Et tout autour, la ville, gigantesque, tentaculaire. L’Afrique sur le chemin de la modernité.


C’est le spectacle qui se joue pour toux ceux qui traversent le pont des martyrs chaque jour. C’est ce que nous contemplons pour rejoindre l’atelier de Sorî. C’est ce qu’il voit lui aussi pour rejoindre le centre de Bamako. Chacun y ressent quelque chose. Dans le lot, certains vont plus loin, ils expriment et offrent au monde ce qu’ils ressentent dans des moments comme ceux-là. Ils peignent, écrivent, chantent. C’est le cas de Sorî, sculpteur de profession et de passion.




« L’artiste a-t-il un rôle à jouer dans la construction de la société, du monde ?, nous demande Sorî, pour bien engager la discussion.

Nous sommes dans son atelier, deux apprentis sculpteurs taillent et creusent en silence, concentrés sur leur travail, à même le sol en terre battue. Nous prenons le thé.




« Je crois que oui !, enchaîne-t-il. En tout cas, c’est ce que j’essaie de faire, autant que je peux. Le plus compliqué, c’est de faire passer des messages, de mettre en avant des idées nouvelles, de tenter d’aider au changement des mentalités, dans un pays comme le notre. Vous savez, il ne faut pas se leurrer. Ici, l’art est réservé à une élite, essentiellement. On vit dans un pays où la majorité de la population est préoccupée par ce qu’elle sera capable de manger le soir même. L’art, l’esthétique, le beau pour le beau, devient secondaire. Les artistes sont difficilement reconnus. Mais ça ne veut pas dire pour autant que les maliens s’en moquent. Au contraire, traditionnellement, l’art a toujours fait partie de nos cultures. Les griots ont été, de tout temps, des personnages de grande importance dans nos sociétés, éminemment respectés, y compris par les nobles. Un autre exemple : l’art dogon est reconnu partout dans le monde (et il précise en passant, au grand damne des dogons qui voient malheureusement chaque année des dizaines des oeuvres de leurs ancêtres disparaître frauduleusement vers les marchés d’art occidentaux). »

Une autre possibilité serait d’organiser des ateliers d’expressions artistiques, autour de la sculpture par exemple, pour aider à comprendre que l’art est moyen d’expression qui n’est pas réservé à une élite mais qu’il peut faire partie intégrante de notre quotidien. L’art donne accès à une notre perception du monde, il offre une vision plus esthétique, plus sensible, plus éveillée de nos vies. Pour l’instant, je ne vois précisément comment m’impliquer dans une démarche de ce type.

Dans ce cas alors, comment t’y prends-tu pour faire entrer ou « re-rentrer » tes oeuvres dans la vie quotidienne des maliens ?
En fait, à un moment donné, dans mon évolution artistique, je me suis retrouvé devant une drôle d’ambiguïté. Mes oeuvres pouvaient se vendre sur le marché européen. Et en même temps, je suis malien, et je me devais aussi de produire localement pour éveiller les consciences de mes frères. J’ai donc choisi de faire les deux : promouvoir l’art malien en Europe, notamment sur le marché italien, et adapter mon travail, ici, à la population locale.

C’est à dire ?
Très simplement, c’est produire une oeuvre simple dotée d’un message simple, pas trop coûteuse et donc accessible à tous. Dans ce cas, je considère que c’est plus de l’artisanat, car la création est moindre, l’expression limitée et répétée.

Alors Sorî, artiste ou artisan ?
Les deux mon capitaine !!! Poser cette question, ça revient à dire : s’exprimer ou manger ? Evidemment les deux. Je suis obligé aussi d’adapter mon travail pour pouvoir vivre, ici, sans attendre que mes oeuvres soient vendues en Europe. C’est comme ça. Je fais des petites choses, comme des bijoux de bois, des boucles d’oreille, des colliers, des plats aussi, pour les hôtels. Ces mêmes hôtels me passent parfois des commandes plus importantes, pour une porte, un pilier, un cadre de miroir. Ils me donnent le thème et je fais. Pour tout ça, les apprentis peuvent me donner un coup de main. C’est une façon de valoriser mes messages, de les diffuser plus facilement, de les vulgariser.

Quels sont tes thèmes de prédilection ? Sur quoi essaies-tu de faire passer des messages, d’éveiller les consciences ?
J’essaie de travailler, comme tous les artistes je pense, sous l’impulsion suite à ce que je peux ressentir devant une situation particulièrement injuste, ou la beauté d’un paysage, ou simplement dans un moment solitaire de profonde contemplation. En prenant du recul sur mon travail, les grands thèmes qui ressortent se sont la solidarité, les injustices de nos sociétés comme le non-respect de la femme africaine ou le libre choix de sa sexualité, la tolérance face aux différences, l’amour de son prochain, la paix. En fait, je me rends compte que j’exprime, à travers mon travail, des valeurs qui étaient les nôtres dans la société traditionnelle : l’entraide, la solidarité, la tolérance, la recherche de la paix. Des valeurs qui tendent à disparaître aujourd’hui dans la société moderne, où, ce n’est pas un scoop, l’individualisme est largement mis en avant.

Comment travailles-tu ? Comment arrives-tu à faire basculer ton inspiration sur un morceau de bois ? Est-ce que tu traces l’ensemble de la sculpture avant de travailler par exemple ?
Je travaille le bois uniquement, l’ébène le plus souvent. J’ai simplement en général une vague idée de ce que je vais représenter. Le message si tu préfères, lui je l’ai. J’ai aussi le motif principal. Ensuite, j’aime me laisser guider par la texture du bois, ses formes, les aspérités qu’il peut présenter comme un noeud ou les longues traînées laissées par les termites. Et puis mes humeurs. Tu es obligé de t’adapter, tout ça dicte le choix des formes. J’aime beaucoup ce côté adaptation, c’est symbolique de nos parcours de vie je trouve. En lisant le bois, c’est comme si il te parlait, comme si il te disait : « attends, j’ai eu ma vie, j’ai vécu des expériences, tu dois les respecter ».

La plupart du temps, je fais des portes, caractéristiques de l’art dogon, des statuettes aussi, de toutes les tailles. Dans la mesure du possible, que ce soient les simples colliers ou les massives portes dogons, j’essaie toujours d’en expliquer le sens.

L’art dogon t’intéresse particulièrement apparemment ?
C’est sur le plateau dogon que j’ai été formé, chez un ami. A Bandiagara. J’y allais en vacances, pendant l’été. Mais je me suis formé sur le tard, quand j’ai eu 16 ans. C’est vers cette époque que j’ai envie de m’y mettre. Je sais pas comment c’est venu, ça m’a attiré. Peut être le fait de le voir travailler. Mais ça n’a pas été simple.


Comment ça ?
Au début, ma famille ne m’a pas vraiment épaulé. Nous, on est des peuls. C’est une société très hiérarchisée, avec des castes. Et ma famille est issue de la caste des nobles. Et les individus de notre caste ne sont pas autorisés à travailler avec leurs mains, les travaux manuels sont réservés à la caste des artisans. En choisissant de devenir sculpteur, c’était comme-ci je renonçais à ma caste, à mon rang et cela a été très difficile à faire passer. Je devais être autre chose, avoir un métier en rapport avec mon rang. Seule ma grande soeur a compris que j’avais rencontré ma vocation et elle m’a soutenu. Elle m’a simplement conseillé de continuer mes études et d’obtenir des diplômes dignes de mon rang. C’est ce que j’ai fait. Et puis un jour je suis revenu et j’ai dit : « aujourd’hui j’ai obtenu mon dernier diplôme universitaire, et vous aussi. A partir d’aujourd’hui, je fais ce que je veux ». Et je me suis lancé pleinement dans la création artistique. Mais même encore aujourd’hui, ça reste difficile, parce que je ne suis pas capable d’entretenir, par mon activité, toute une famille. Je me prends en charge mais ce n’est pas suffisant. Or, notre réussite, à nous africain, se mesure à notre capacité à prendre en charge la famille, ascendants comme descendants. C’est comme ça.

Est ce que tu as d’autres activités ?
Oui, mais toujours dans le domaine de la création. Depuis quelques temps par exemple, je suis sollicité pour concevoir des logos par le gouvernement ou de grosses sociétés. Ca me plaît bien, ça diversifie mon activité, et là encore je peux faire passer quelques messages. Et puis, soyons francs, ça paie un peu plus.

Et en quelques mots, quelles sont tes envies pour demain ?
En fait, ça fait plusieurs fois que je me dis que je vais me mettre à la peinture. La sculpture ne permet pas de tout exprimer. Mais je suis un peu fainéant, j’ai pas encore vraiment le courage, alors c’est un projet qui traîne...




Sorî Ba a 27 ans. Ces oeuvres sont reconnues et exposées en Europe dans plusieurs galeries d’art.


Quelques compléments :

- une sélection de fiches d’expérience sur le thème "Art et société" (format PDF - 312 Ko) -> télécharger



Bamako - Mali, le 15 juillet 2004.




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