Construire et structurer la parole des autres avec Sidiki Daff

Le personnage est direct, précis et déterminé. Il parle vite, il voit loin, il carbure à l’échange et à l’amitié. Sidiki Abdul Daff a tous les atouts pour aider les autres à s’exprimer, troquer les expériences et porter, du local au mondial, la parole des gens de ceux qui sont à la base comme il dit. Traversée d’un homme d’alliances, d’intelligence collective et d’engagement.

Je suis professeur d’histoire-géographie de profession et militant associatif de passion ! Je travaille sur les problématiques de formation citoyenne et de mise en réseaux des organisations de base pour qu’elle puissent participer à leurs propres mutations et à celles de la planète.

Un de mes axes de travail est de faciliter la construction de la parole des acteurs de base : j’essaye de relier les idées des uns et des autres par le dialogue et la structuration des idées. En demandant aux paysans de raconter leur action quotidienne et en organisant les témoignages, on permet à un paysan sénégalais d’être entendu et de participer à la construction d’une parole commune.

C’est évidemment un enjeu dans beaucoup de pays du monde : contribuer à l’émergence d’une communauté paysanne capable d’anticiper et de maîtriser son avenir. Dans ce pays, l’analphabétisme est élevé. Cela veut dire que l’information et le discours sont réservés à une élite qui sait lire et écrire. Si l’on veut changer les choses, il faut aussi que ceux qui ne savent pas lire ou écrire puisse aussi s’exprimer de leur propre manière. Dans cette optique, des outils pédagogiques sont nécessaires.




Un exemple de pédagogie : la Charte des responsabilités humaines, un document de référence qui n’attend qu’à être traduite et déclinée par chacun. Nous l’avons mis sur cassette audio. Une radio rurale en a fait son générique !




Tu t’investis beaucoup dans l’échange d’expériences. En quoi consiste cette approche ?

Oui, c’est un autre exemple en matière d’outillage : la méthode de dialogue et de gestion des expériences Dialogues pour le progrès de l’humanité. Dans ce cadre, nous avons des contacts pratiquement dans tous les pays d’Afrique. A la base, un principe simple : les idées utiles à l’action naissent de l’action elle-même. En transformant les actions en connaissance, on constitue un capital d’idées utiles pour agir. Le seul écueil de cette approche, c’est que les gens s’expriment, mais tous ne peuvent pas lire comme je le disais ! Et donc comment retourner la parole à ceux qui se sont exprimés ? Un paysan africain ne peut pas lire les expériences des autres. Ce qu’il nous faudrait à présent, c’est l’organisation du retour des témoignages et des expériences. Paradoxalement, les outils qui peuvent valoriser les pauvres sont très chers ! La mise en place d’une radio communautaire est une solution idéale car tout le monde a un poste radio ici. La vidéo est aussi un très bon outil. D’ailleurs la vidéo que vous tournez m’intéresse !


L’autre axe que je poursuis, c’est la promotion de la participation citoyenne. Je m’aperçois que ce qui fonctionne le mieux quand on gère l’espace commun, c’est la gestion partagée. La chose la plus partagée et co-gérée est aussi celle qui devient la plus stable et la plus sûre quand le contrat est établi entre les acteurs. Un autre constat que nous faisons, c’est qu’ici nous avons des faiseurs de ville. Lors des inondations, on agit en local, sans rien à demander à l’Etat ou aux collectivités locales. Ce que je veux promouvoir, c’est qu’il faut absolument que ceux qui font la ville au quotidien aient accès au débat sur la construction de la ville. Les populations doivent aussi avoir la possibilité de mettre l’Etat devant ses responsabilités.


Tu sembles attacher beaucoup d’importance au dialogue. C’est une priorité ?

En effet. C’est ce dialogue et cette construction commune qui sont fondamentales. Il nous faut absolument des espaces de dialogue. Nous organisons des forums avec les pêcheurs, les paysans, les jeunes dans les quartiers. Nous leur demandons ce qu’ils pensent de la gouvernance. Nous interviewons et nous retranscrivons, puis nous en dégageons des propositions. Cette tâche n’est pas facile et ça ne fait que commencer. Un de nos premiers résultats, c’est un cahier de propositions avec 15 principes de gouvernance pour l’Afrique. Faire travailler les élus n’est pas simple : on a essaye de les faire évoluer, mais c’est vrai que globalement ils sont absents.

Un de nos grands projets c’est d’avoir une radio communautaire non-commerciale. Le défi est de pouvoir la financer. Même si on peut imaginer que la communauté puisse après coup en payer le fonctionnement, l’investissement de base reste élevé.


Comment t’investis-tu à l’échelle internationale ?

Au niveau international, nous avons créé l’Alliance internationale des habitants. Pourquoi une telle alliance ? Un des déclencheurs en amont était de voir que les intellectuels ou les ONG ont tendance à parler en nom et place des acteurs sociaux. Moi-même, je n’estime pas que j’ai le droit de parler au nom des pauvres. Cet état de fait se révèle dans les forums sociaux. Il faut aider ceux qui n’ont pas la parole à trouver les moyens de s’exprimer, à structurer leur idées et à s’organiser. La démocratie, ce n’est pas pas seulement les élections. Les élections en sont une composante. On ne peut pas dire aux paysans ou aux pêcheurs que nul n’est censé ignorer la loi alors que la loi est écrite en français et que donc beaucoup ne peuvent pas la lire. Toute gouvernance légitime devrait porter les empreintes des différentes cultures. Il y a des principes directeurs, puis une palette de déclinaisons inhérentes à chaque culture.
Par ailleurs, j’ai beaucoup participé à la dynamique de l’Alliance pour un monde responsable pluriel et solidaire et j’étais à l’Assemblée mondiale de citoyens de Lille en décembre 2001.


Dans quel cadre exerces-tu ces activités ?

Quand je travaille avec les réseaux de pêcheurs, de femmes, des agriculteurs, j’amène un service transversal qui est celui de la production et de la structuration de l’information avec les outils DPH, la cartographie (lien http://www.mapeadores.net) et la structuration de l’information (thesaurus, mots-clés). J’effectue tout cela dans le cadre du Centre de Recherche Populaire pour l’Action Citoyenne (CERPAC) sur Guediawaye. Le CERPAC est une forme de réseau qui travaille avec des mouvements de base pour l’appui à l’information, à la participation et la mise en réseau. Nous mettons à disposition des documents et une salle de réunion qui est devenue une sorte de maison citoyenne. Depuis un an et demi, elle est occupée par des jeunes et des femmes et fonctionnent en auto-gestion. Nous intervenons également en conseil et en expertise. Nous venons de réaliser un recueil d’expériences portant sur les initiatives de budget participatif pour le Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD). Localement, sur Guediawaye, nous essayons de rapprocher les habitants des élus en étudiant l’élaboration d’un budget participatif. On en est encore à la préhistoire. Le problème est très complexe et cela demande du temps


Qu’est-ce qui t’a fait te mobiliser de cette façon ?

Je suis dans les milieu associatif depuis l’âge de 15 ans. La première association que j’ai créée, c’était en 70 et je crois que j’ai fait cela tout ma vie. C’est un élément qui a structuré toute ma vie. Au début, je ne pense pas avoir fait consciemment un acte d’engagement pour le changement, cela s’est structuré petit à petit. Mon éducation de base et mon éducation familiale allaient dans ce sens : mon père nous a mis en condition. Il était de la classe moyenne et à un moment, il a ouvert notre maison à nos cousins qui étaient des petits paysans et je crois que cela a du m’inciter à m’engager. L’engagement est venu après il me semble, et je pense que petit à petit j’ai compris d’où ça venait. Je suis engagé dans un parti politique, mais je suis d’abord un militant associatif. En tant que professeur, j’essaye de faire passer mes idées auprès des jeunes. J’ai enseigné un peu partout : en Casamance, sur Dakar, Saint-Louis et Kaoloak. Jamais je ne quitterai le Sénégal. J’y suis trop attaché !

Je mise beaucoup sur les relations humaines. Je ne pourrais pas entretenir un rapport seulement mécanique et professionnel. Je suis plus performant quand des rapports de complicité s’installent. L’échange me met à l’aise et je suis prêt à donner plus que d’habitude, à me dépasser. Je ne conçois le travail que comme un engagement passionnel et un engagement. Ce qui ne m’intéresse pas, je ne le fais pas ! J’enseigne un truc qui me passionne : l’histoire et il m’arrive de travailler les jours fériés. Il y a aussi le revers de la médaille, je veux dire les choses que l’on sacrifie parfois. Ayant mis pas mal de temps ma famille au second plan, j’ai choisi de moins me déplacer désormais. Néanmoins, quand on est passionné, le combat pour les autres devient le combat pour soi. Je crois beaucoup dans les choses qui se multiplient en se partageant : le savoir, le savoir-faire. Mais aussi l’amitié, la sensation, l’amour.

Mon idéal, c’est d’avoir la force de continuer car je pense que j’ai choisi la bonne voie. Je crois en un monde meilleur où les autres ne s’entretuent plus. Cela m’arrive parfois d’être découragé. Après certains combats, je m’aperçois que les effets n’ont pas été à la hauteur des efforts fournis. Il ne faut pas être complaisant avec soi-même et ne pas hésiter à porter un regard sur soi-même. Je crois qu’il faut savoir retourner le négatif pour le positiver. Je suis croyant. J’estime que cela structure ma vie, car c’est une valeur morale. Quand on sait que quelqu’un est croyant, on sait qu’il y a des choses qu’il ne fera pas. Pour l’anecdote, lors de mes premiers pas en Europe, les travestis place de Clichy ont été un choc ! Ensuite je me suis ensuite dit merde ! Il a fallu que j’accepte tout cela pour pouvoir travailler avec eux. Aujourd’hui, ça ne me choque plus et je compose avec !!


En savoir plus :
- le site web de l’Alliance internationale des habitants
- le site web du réseau Gouvernance Afrique
- le site web de la banque d’expériences Rinoceros
- une sélection de fiches d’expériences rédigées par Sidiki Abdoul Daff
- l’outil cartographique développé par la fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l’Homme


Yoff - Sénégal, le 12 mai 2004




Mots-clés

Aire géo-culturelle: Afrique de l’Ouest
Catégorie d’acteur: Enseignant et universitaire - Habitant et citoyen - Organisation de la société civile
Domaine d’action: Agriculture - développement rural - Démocratie - citoyenneté - Gouvernance - politique
Itinéraire de vie: Désir d’échange et de partage - Engagement et volonté - Espérance dans un avenir meilleur - Poursuite des idéaux ou d’une éthique - Prise de responsabilité - Refus d’une situation d’impuissance
Méthode d’action: Capitalisation et collecte de l’expérience - Construction d’une parole - lobbying - Diffusion des idées et des propositions - Echange et valorisation de l’expérience - Elaboration collective d’une stratégie - Méthodes et outils d’intelligence collective - Mobilisation des acteurs et des énergies - Production collective de propositions - Structuration et échange de l’information - Transversalité entre les milieux et les thèmes
Mutation sociale: 1 Diffuser, partager la connaissance et transformer le système éducatif - 1 Promouvoir une éthique commune - 2 Promouvoir une société plus juste, plus démocratique et plus pacifique - 3 Accompagner l’émergence d’une communauté mondiale et promouvoir une gouvernance mondiale légitime, démocratique et efficace, promouvoir les principes communs de gouvernance à l’échelle mondiale - 3 Développer la citoyenneté active - 3 Rééquilibrer les mécanismes de la gouvernance pour protéger les droits et les intérêts des personnes, des groupes et des pays les plus faibles - 3 Réformer la gouvernance locale : promouvoir les principes communs de gouvernance au niveau local - 3 Réformer les États et les politiques publiques : promouvoir les principes communs de gouvernance au niveau national - 3 Renforcer la capacité des sociétés à se projeter dans le long terme - 3 Définir et promouvoir à tous les niveaux des principes communs pour une gouvernance légitime, démocratique, efficace du local au global
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