Mehdi Lahlou a tout d’un homme à tout faire

On parle d’hommes génériques, d’hommes touche-à-tout qui sont aussi curieux en politique, en sciences économiques qu’en cuisine marocaine. En voici un, un peu pressé mais très engagé...



On parle également de leader social capable de prendre les idées des uns et de rallier le coeur des autres afin d’en créer un pouvoir créateur et collectif. Mehdi Lahlou semble appartenir aux deux familles : c’est un militant politique engagé dont le combat ne se limite pas au monde politique mais s’étend spontanément à la construction du débat public, à la réforme de l’université, à la gestion de l’eau et à l’économie. Rien que ça s’il vous plaît ! Et encore nous n’avons pas eu le temps d’arriver au bout de la liste ! Mehdi est comme la trotteuse sur le cadran horaire, il faut vraiment bien calculer son coup pour l’attraper et il semblerait que nous ayons eu beaucoup de chance de caler une heure de rendez-vous avec lui, installés en face de l’université Mohammed V de Rabat, dans l’ambiance européenne et rutilante du café Chez Paul. Top chrono : nous avons une heure et demi de palabre devant nous avant qu’il ne file à son prochain rendez-vous...


Bon ! Pourquoi ne pas commencer par mon activité politique ! ? J’ai participé activement à la création d’un mouvement citoyen que nous avons appelé Fidélité à la démocratie. En deux mots, Fidélité à la démocratie existe depuis juillet 2001 et s’est constituée sous la forme d’une association. Elle est dotée d’un organe de direction dont je suis membre. Elle s’insère dans une union de quatre autres partis de gauche radicale laquelle est indépendante de l’Union Socialiste des Forces Populaires. Nous ne sommes pas légalisés officiellement ce qui implique que dans beaucoup de régions, nous ne pouvons pas organiser de réunions publiques, sauf en s’associant à d’autres partis politiques.

Sur le fond, nous constituons une alternative au parti socialiste qui pour nous allait dans le mur car ne défendant pas une vraie alternance politique. Nous défendons une réforme constitutionnelle comportant la séparation des pouvoirs politiques et religieux, l’indépendance de la justice vis à vis des pressions économiques, la représentation des institutions, un rôle important donné au Parlement, la gratuité du système éducatif, la couverture sociale et l’économie solidaire : c’est à dire un peu l’opposé de ce qui est en place avec le gouvernement actuel.

Nous avons pas mal de sympathisants proches de nous composés d’enseignants, d’habitants, de jeunes, de syndicats, d’organisations de femmes, d’économistes. Il nous manque par contre des élus locaux. Je crois que les citoyens considèrent que nous avons une crédibilité intellectuelle : je m’aperçois que beaucoup de gens sont désarmés sur le plan théorique et ils ont besoin d’outils de compréhension globale. Par ailleurs, les engagements politiques au Maroc semblent de moins en moins importants : pour moi cela est dû à l’effet du courant islamiste, à la persistance de l’analphabétisme, et au rôle des médias qui ne sont pas suffisamment indépendants. Notre mouvement n’est jamais invité sur les plateaux télévisés par exemple.


Quel est votre plan de bataille sur la scène civile et politique ?

Notre stratégie politique consiste à :
 marquer notre opposition et notre refus de l’alternance politique consensuelle,

 établir un état des lieux fiable sur ce qui fonctionne et ne fonctionne pas au niveau socio-économique et politique,  construire une série de propositions et mobiliser des alliés.

Nous rédigeons un rapport qui contiendra des propositions validées par notre partie. Nous envisageons de le mettre en débat par l’intermédiaire des journaux avec l’appui de la presse indépendante.

Notre premier congrès national aura lieu début juillet 2004. Nous avons contribué très récemment à l’animation du Forum social marocain qui s’est tenu à Bouznika dans la région de Rabat.


Les questions relatives à la gestion de l’eau te tiennent aussi beaucoup à coeur. Pourquoi et comment t’impliques-tu dans ce chantier ?

L’eau est un élément central dans la société marocaine : le système d’irrigation est incomplet, et il n’est pas si performant que cela : nos barrages sont en train de s’envaser par exemple. Dans le milieu des années 1980, on construisait deux barrages par an. A cette époque, il y a eu accélération de la privatisation de l’eau, de la santé, de l’électricité et même une tentative de privatiser l’enseignement qui est en fait toujours resté gratuit (autre donnée : 15% de la population est couverte aujourd’hui par la sécurité sociale). On a aujourd’hui une centaine de barrages (pour l’irrigation, et aussi l’eau de consommation). L’Etat avait encouragé la culture d’exportation et donc la consommation d’eau a augmenté. Dans l’absolu il n’y aurait pas de problèmes d’eau si on n’avait pas fait progresser le développement de l’agriculture. L’eau est exportée (avec la matière première c’est à dire le fruit en lui-même) et elle n’est pas facturée à son juste prix. C’est notamment à partir de ces constats que je me suis engagé sur cette thématique.

En 1998, j’ai été chargé de faire l’étude de faisabilité du Fond de développement social pour le Ministère marocain. Un des besoins identifié était l’accès à l’eau potable. J’ai notamment conduit cette étude avec des associations villageoises. J’ai rencontré des personnes que je connaissais auparavant grâce à mon milieu familial. On a constaté une très mauvaise répartition de la ressource notamment autour des fermes qui appartiennent au domaine royal. Les femmes étaient plus intéressées par les questions de l’eau et nous avons favorisé la création d’associations. L’activité consistait à relier le village à l’eau et à exprimer des revendications. L’eau est finalement arrivée chez les habitants suite aux revendications des associations. Avec mes contacts au syndicat international de l’enseignement supérieur et au parti Fidélité à la démocratie, j’ai les moyens d’exercer des influences et des pressions.


D’où viennent ces combats et ces convictions chez toi ? Quel est ton itinéraire ?

Je suis né à Fès en 1952. J’ai passé ma scolarité dans le lycée Hassan II. Ce lycée a été un berceau de résistance notamment avec le soulèvement de la communauté Berbère contre le reste du Maroc.

Mon engagement politique est lié à des convictions que j’ai attrapées très tôt. En 1965, dans la guerre d’octobre entre l’Arabie et l’Israël, j’offre mon sang pour l’armée arabe, je me présente au siège de l’Union Socialiste des Forces Populaires. On refuse le don de mon sang et mon envie de m’engager. Puis lors d’une manifestation en mars 1965, je vois la police piétiner les manifestants. De là est né ce que l’on a appelé le mouvement politique « du 23 mars ». Une autre frange de la gauche a cherché à s’unifier : la gauche socialiste unifiée. A l’époque, j’étais responsable de l’Union des étudiants du Maroc. C’est avec cette gauche que notre collectif essaie de se regrouper. C’est en quelque sorte une retrouvaille avec mon combat d’aujourd’hui dans le cadre de Fidélité à la démocratie.

Au fur et à mesure, je voulais enseigner. J’aurais pu créer un cabinet d’expertise comptable mais je préférais faire autre chose. Je voulais m’engager. Dans l’enseignement, on a de la liberté, et c’est précisément le cas au Maroc. Dans ce cadre, j’ai vraiment dit ce que j’ai voulu dire. En 1982, après avoir soutenu ma thèse, j’ai fait un peu de consulting dans les entreprises dans le domaine de la comptabilité, puis je suis parti enseigner à Créteil en formation continue. Je suis rentré fin 1982 à l’Institut National de Statistiques et d’Economie Appliquée de Rabat. J’y suis enseignant-chercheur et mon activité politique me sert dans cette recherche grâce à ma connaissance de la société marocaine. Je m’intéresse particulièrement aux problèmes du chômage, au financement des politiques de développement, à l’économie publique, à l’histoire de la pensée économique, et à l’économie monétaire. Depuis 1990, j’interviens en free-lance autour des questions d’éducation, de la pêche, du tourisme.

En fait, je me dis que j’ai une mission : une mission de lutte contre les intégrismes et les extrémistes Quand je dis cela, je pense à Ben Laden, à El Caida mais aussi à Ariel Sharon, Georges Bush et José Maria Aznar.

Pour moi globalement, le monde a commencé a changé en 1979. Deux événements majeurs sont advenus : l’arrivée de Jean-Paul II au Vatican et du shah d’Iran Khomeyni en février 1979.
Ensuite c’était au tour de Ronald Reagan aux commandes des Etats-Unis avec sa vision manichéenne de l’empire du bien contre l’empire du mal, puis la chute de l’Union soviétique et l’arrivée de Georges Bush à Washington. Aujourd’hui, j’ai l’impression que nous avons atteint le fond : après les attentats, il n’y a plus moyen de se cacher les problèmes et cela est renforcé par les problèmes de répartition des richesses et des difficultés économiques.

En Europe il me semble qu’une voie médiane est poursuivie : l’économie fonctionne relativement bien, l’approche politique est basée sur le dialogue, la société civile est présente. Et cet axe médian peut être influencé par la société. On n’est pas dans l’extrémisme politique des Etats-Unis par exemple. Il y a une voie médiane au niveau mondial qui peut être défendue par l’Europe avec l’aide du monde arabe et avec le soutien des pays africains. Il doit y avoir un axe Europe-monde Arabe-Afrique. Il faut mettre en avant les intérêts de la justice, de l’égalité. L’Europe a montré que c’est possible.



Mehdi Lahlou est enseignant-chercheur à l’Institut National des Statistiques et d’Economie Appliquée (INSEA). Son engagement social dépasse le cadre marocain. Il a participé avec Riccardo Petrella et de Larbi Bouguerra au lancement de l’Université du Bien commun (Bruxelles - Belgique) et la mise en place d’une Faculté de l’eau à Corte (Corse). Il s’est impliqué récemment dans l’organisation du Forum social marocain de Bouznika dont la prochaine édition est prévue pour juillet 2004. Il a également contribué aux réflexions menées sur la thématique de l’eau avec l’Alliance pour un monde responsable pluriel et solidaire.


Rabat le 1er avril 2004



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