Un "safar" de poésie algérienne

Nous voyageons pour nous éloigner de l’endroit qui nous a enfanté et voir l’autre côté du levant, nous voyageons à la recherche de nos enfances, des naissances qui n’ont pas encore eu lieu, nous voyageons pour achever les alphabets incomplets, pour que l’adieu soit merveilleux, plein de promesses...


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... pour nous éloigner comme le crépuscule qui nous accompagne et nous fait ses adieux. Nous déchirons les destins et éparpillons leurs pages dans le vent avant de trouver - ou ne pas trouver - notre histoire dans d’autres livres. Nous voyageons vers des destins non écrits pour dire à ceux que nous avons rencontrés que nous reviendrons les voir de nouveau.

Nous voyageons pour apprendre le langage des arbres qui ne voyagent pas, pour faire briller le tintement des cloches dans les vallées saintes, pour chercher des dieux miséricordieux, pour ôter aux étrangers les masques de l’exil. Pour confier aux passants que nous sommes comme eux des passants, que notre séjour est éphémère dans la mémoire et l’oubli loin des mères qui allument le cierge de l’absence et aplanissent la couche du temps chaque fois que leurs mains s’élèvent vers le ciel.

Nous voyageons pour ne pas voir nos parents vieillir et ne pas lire les jours sur leurs visages. Nous voyageons à l’insu des vies gaspillées d’avance. Nous voyageons pour avouer à ceux que nous aimons que nous les aimons toujours, que l’éloignement ne saurait nous étonner, que les exils sont aussi doux et frais que les patries. Nous voyageons pour sentir qu’au retour au pays nous sommes partout des étrangers.

Patrie, première émigration. Ainsi subitement, nous éloignons nos ailes des balcons ouverts au soleil et à la mer. Nous voyageons pour abolir toute différence entre les airs, les eaux, le ciel et l’enfer


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Nous nous moquons du temps. Nous nous asseyons et regardons l’horizon. Nous voyons les vague sautiller comme des enfants. La mer fuit devant nous entre deux bateaux : l’un en partance, l’autre, en papier, dans la main d’un enfant. Nous voyageons comme le clown qui se déplace de village en village, et avec lui ses animaux qui donnent aux enfants leur première leçon d’ennui. Nous voyageons pour tromper la mort et la pousser à nous poursuivre d’un endroit à un autre.

Et nous voyagerons jusqu’à ce que nous ne retrouvions plus notre trace, pour nous perdre et que personne ne nous retrouve que lorsqu’il sera trop tard.



Poème d’Issa Makhlouf (poète contemporain algérien).



Azazga - Algérie, le 10 janvier 2004






Mots-clés

Aire géo-culturelle: Afrique du Nord - Maghreb
Catégorie d’acteur: Artiste
Domaine d’action: Culture - art
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