Journée matraque à la fac de Tunis

7h30. Samer, Mohamed, Mouldi et Mansour prennent le bus. Direction la fac. La journée est singulière. Tous arrivent déterminés et angoissés devant l’université où se préparera la manif’ qui commencera l’après-midi à 16h avenue Bourguiba en plein centre-ville. Les forces de l’ordre sont déjà là. Connaissant la finesse des zigotos, ça va chauffer !

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Mansour récupère du coup qu’il a reçu sur la figure.Les photos sont volontairement floues pour éviter toutes complications avec les autorités locales.

« Nous n’avons pas eu besoin d’annoncer officiellement la manifestation. La police était au courant bien sûr. Tous nos mouvements sont surveillés. A 8h, ils étaient déjà à la fac et cherchaient à nous intimider en nous lançant des injures. Ils nous ont demandé d’organiser une manifestation pacifique, puis ils nous ont agressé » déclare Mansour calmement. Effectivement, au moment où devait se tenir l’assemblée générale des étudiants préparant les mouvements de l’après-midi, les forces de l’ordre ont investi l’entrée du bâtiment et sont passées à l’acte. Mansour s’en souviendra puisqu’il a essuyé un bon coup de matraque sur le crâne. Pour Mouldi, c’est un peu moins douloureux mais ça a quand même cogné sévère dans le dos.


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Mohamed

La tactique des policiers est astucieuse : observer les mouvements, empêcher les rassemblements, intimider, agresser et réprimer. Au besoin supprimer les individus. Et là c’est le drame : selon Mouldi, dans les villes de Sfax et Dafsa où des manifestations ont eu lieu le même jour, deux étudiants auraient été tués par balle et une étudiante impliquée activement dans l’Union Générale des Etudiants Tunisiens (UGET) aurait été sérieusement blessée.

Pourtant, sur l’avenue Bourguiba, à 16h, on se demande ce que deviennent les étudiants et leur manifestation. Les tunisiens font les soldes et se promènent de magasin en magasin entre la porte de France et la place du 7 novembre. Va-et-vient habituel des taxis, des bus, des livreurs. On comprend mieux ce qui se passe lorsque l’on s’approche du « lieu-dit » de la manifestation : le parvis du théâtre est bloqué par plusieurs régiments de fantassins équipés de boucliers et de matraques. Des brigades de policiers en civil sont postées un peu partout et jouent les innocents devant les non-initiés de la rue tunisienne. « Non non ! Nous ne sommes pas des policiers, nous discutons entre nous. Vous êtes journaliste ? » . Les terrasses des cafés voisines sont vides. Le serveur au café de l’Univers, point de rendez-vous des syndicalistes, poètes, étudiants et autres universels, déclarent en souriant sa fermeture exceptionnelle sous l’oreille attentive de deux policiers en civil assis à l’entrée de la salle. Non loin d’ici, les partisans de la fameuse centrale syndicale du pays, l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens (UGTT) sont aussi sous surveillance.


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Mouldi

La manifestation est donc avortée. Elle se fera en chuchotements, clandestinement, éparpillée dans les lieux publics non surveillés de la ville. Samer, crevée, aura passé la moitié de la journée à passer des coups de fil pour savoir qui a été embarqué par la police, rencontrer des potes, encourager les uns et les autres autour d’un café. Quelques jours avant, une tentative similaire des avocats dans l’enceinte de la Cour de justice avait connu le même scénario raconte Mohamed.


Quelles revendications sont à l’origine de ces protestations autant réprimées ? Les dirigeants tunisiens, qui se préparent pour accueillir le Sommet mondial de la Société de l’Information pour novembre prochain, ont invité personnellement le leader israëlien Ariel Sharon . Pour les étudiants et le milieu syndical notamment, c’est une humiliation de recevoir le persécuteur du peuple palestinien sur le sol tunisien. « Nous voulons être solidaires du peuple arabe, dénoncer les accords économiques qui lient la Tunisie à Sharon et nous opposer à ce sommet de l’information qui est une affaire de multinationales » annonce Mohamed. Cet aspect en masque d’autres : le droit à la liberté d’expression, le refus des manigances politiques de l’Etat tunisien, les accords commerciaux bilatéraux entre les deux pays.


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Samer

« Nous voulons notre liberté d’expression, le respect des droits de l’homme. Toi qui voyage, est-ce que tu as vu un Etat aussi dictateur que la Tunisie ? S’il agit comme ça, c’est qu’il est en crise. Regarde les jeunes de Zarzis accusés de terrorisme pour avoir parlé du chef de l’Etat par internet. Ils ont pris une dizaine d’années de prison. Notre espoir, c’est un contre-sommet à ce sommet mondial de l’information, le forum social mondial qui se tiendra au Maroc en 2007, un forum de la jeunesse tunisienne peut-être. Nous espérons aussi des soutiens de l’étranger, mais comment faire avec nos téléphones, nos mails, nos sites web censurés et sur écoute ? » .



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Quelques compléments :

- un site web contre la censure de la presse en Tunisie
- un site web d’information indépendant (en arabe)
- un site web consacré au cas de jeunes emprisonnées sévèrement en Tunisie.
- le site web Maghreb des droits de l’homme pour la promotion des droits de l’homme dans le Maghreb.





Tunis - Tunisie, le 4 janvier 2005.







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