Paul gère la mémoire en collectif

Auberge Bethel de Dapaong. Il est plus de dix-neuf heures. C’est l’heure à laquelle Paul réussit à dégager du temps pour rencontrer de nouveaux partenaires... et pour boire une bière !! Mais pour Paul, c’est plutôt une Tourtel. Il ne boit pas d’alcool, il garde les idées claires.






« Dieu ne change pas une société sans que les gens qui y vivent ne se changent eux-mêmes, c’est ce que nous enseigne le Coran, nous dit Paul, et c’est ce que nous pensons aussi au sein de CDD. »



Paul Kanfitine est un autodidacte du développement rural. Après avoir échoué au baccalauréat, il trouve à s’engager auprès du directeur de l’ONG RAFIA (Recherche, Appui et Formation aux Initiatives d’Auto-développement), comme... secrétaire. C’est de là que partira son envie de contribuer au développement rural de la région des Savanes, dans le Nord Togo. Et c’est là qu’il fera l’essentiel de sa carrière professionnelle. Au fil des années, Paul, à force de persévérance et de formations, deviendra tour à tour documentaliste, puis responsable du centre documentaire, puis responsable du centre audiovisuel de l’ONG avant de finir responsable des programmes. En 2003, il devient le directeur - coordinateur de l’association CDD - Communication pour un Développement Durable, association créée à partir de l’ancien volet communication de l’ONG RAFIA, son premier boulot.


Des trésors cachés
« Dans chaque communauté villageoise, dans chaque village, il y a des savoirs-faire, des connaissances, des informations et des expériences utiles qui existent et qui sont sous-exploités, au pire ignorés. Bien souvent l’ensemble de ces savoirs meurent avec ceux qui les détiennent, faute de pouvoir les transmettre correctement et les verser au patrimoine de la communauté. Or, ces informations sont utiles à tous les acteurs qui oeuvrent pour le développement de notre région, depuis les agriculteurs jusqu’aux services gouvernementaux. »


Sens de CDD
« CDD est une plate-forme de travail dont le but est de contribuer au développement durable de la Région des Savanes. L’idée consiste à développer et à renforcer au sein des populations locales et au niveau de tout autre acteur de développement des réflexes et comportements orientés vers le développement durable. »

« Notre action s’oriente en priorité sur les groupes sociaux dont l’accès à l’information et l’expression restent limités ou exceptionnels : les organisations de bases telles que les groupements villageois, les organisations paysannes, les comités de développement de quartiers, les structures traditionnelles, etc... les jeunes, exclus du système éducatif formel notamment, et les femmes sont également des bénéficiaires importants des actions de CDD. »

« Pour CDD, il ne peut pas y avoir de changement dans les comportements, s’il n’y a pas de communication, entre savants et paysans, entre ceux qui savent lire et ceux qui ne savent pas, entre ceux qui ont l’expérience et ceux qui ne l’ont pas, entre hommes et femmes, entre anciennes et jeunes générations, entre ceux qui décident et ceux qui votent. Il faut accepter de partager, d’échanger, de créer les conditions d’un vrai dialogue au sein de chaque espace de collaboration. »

« Nous cherchons à créer les conditions d’un dialogue équilibré en renforçant les capacités de communication et d’auto-développement de nos cibles, nous cherchons à accroître leurs capacités techniques en matière de communication et de prises de décisions, à leurs donner accès aux savoirs et aux savoirs-faire. »


Les principaux chantiers
« Comment ? D’abord en développant des outils de communication adaptés au contexte rural au sein des communautés villageoises : appui à la mise en place de bibliothèques villageoises et de radios communautaires ; appui à l’organisation de festivals culturels et de centre d’expressions plurielles. Puis en cherchant à collecter (sous quelque forme que ce soit), capitaliser, et diffuser en imaginant les outils de sensibilisation adéquats, des informations techniques, socio-économiques et culturelles. Enfin en assurant des programmes d’alphabétisation fonctionnelle en langues locales (fon, ben et gulma) ou en français pour ouvrir l’accès au monde de la connaissance. »

« Dans ce sens, beaucoup de choses ont déjà été réalisées par RAFIA d’abord, et par CDD depuis deux années. Juste pour vous citer quelques exemples, aujourd’hui dans la région nous comptons 25 bibliothèques villageoises que nous alimentons régulièrement en documentation. Chaque nouvelle bibliothèque mise en place reçoit pour son démarrage un kit documentaire avec 170 documents, la plupart en langue ben qui portent sur des thèmes aussi variés que les techniques culturales, la vente du bétail, les rhumes, la diarrhée, le paludisme... Le kit s’étoffe chaque année et se précise en fonction des retours que nous en avons des nouvelles unités créées sur leur utilisation. Evidemment, nous prenons aussi en charge la formation des animateurs des centres d’informations dans les villages et nous assurons un suivi, avec appui conseil dans l’animation, la gestion et l’acquisition de nouveaux documents. Dans chaque bibliothèque, nous cherchons à mettre en place ce que nous avons appelé des « centres d’expression plurielle » qui ont la responsabilité de rendre vivantes les bibliothèques en organisant, avec notre aide s’il le souhaite, des animations : expositions ; projections de film-débat sur les thèmes relatifs à la vie des hommes et de femmes en milieu rural, l’éducation des enfants, l’alphabétisation fonctionnelle, etc. ; recherche de nouvelles documentations, de nouveaux abonnés ; participation à la collecte des informations nécessaires à l’édition des bulletins du CEDITEC, (je vais y revenir !) ; participation à l’organisation du festival Danm Woncil,(trois éditions !), qui se déroule chaque deux années et dont les thèmes en 2003 était « l’épargne de crédit et le Sida ». Ici encore, CDD intervient en tant qu’initiateur d’abord, fédérateur des énergies, puis en tant qu’appui - conseil, formateur, évaluateur si besoin. Chaque bibliothèque développe ses propres activités et vit ses propres expériences là où elle se trouve. »


Un réseau pour partager, transmettre et s’enrichir
« C’est ce qui nous a donné l’idée, pour être plus pertinents sur le terrain, de créer un réseau des bibliothèques villageoises de la Région des Savanes. CDD n’est pas le seul a aidé à la mise en place en milieu rural d’« unités d’informations grand public ». Il nous fallait absolument tenter de partager nos expériences avec les autres : en 2003, nous avons organisé une première rencontre qui a finalement institutionnalisé un réseau ad hoc. Par ailleurs, nos voisins, Burkina, Niger et Bénin, se sont engagés sur des démarches similaires. A terme, (on peut rêver !), c’est tout un réseau de bibliothèques de la grande Région des Savanes qui sera opérationnel. C’est évidemment vers un réseau de ce type, actif et opérationnel, capable de lever des financements, monter des projets à toutes les échelles, doté d’une équipe pluridisciplinaire dans le domaine de la communication (depuis l’édition de bulletins d’informations au montage audiovisuel), que nous souhaitons tendre progressivement. Un véritable Centre de Ressources pour le développement de la Région des Savanes. Avec CDD comme plate-forme de travail et de coordination. »


Un projet de Centre de ressources pour capitaliser
Depuis maintenant sept ou huit années, à l’origine avec l’ONG RAFIA, nous avons mis en place ce que nous avons appelé le CEDITEC - centre de documentation et d’informations techniques, unique structure dans la région des savanes qui assure collecte, traitement et diffusion des informations socio-économiques. Il est doté d’un centre d’informations ouvert au public équipé d’un large fonds documentaire relativement bien fourni, d’un Cybercafé-télécentre, d’un studio de montage photo-audio-vidéo. »

« « C’est fort notamment de l’expérience que nous avons menée avec le CEDITEC de 1996 à 1998 et qui visait à réaliser un inventaire de ce que nous avons appelé les technologies appropriées que nous nous sommes rendus compte de l’utilité de la chose. Mais aujourd’hui, nous souhaitons aller plus loin, faire plus. »

« Notre objectif est de créer une banque de données, la plus exhaustive possible, regroupant les informations utiles et nécessaires pour pouvoir engager, suivre et évaluer, des actions de développement à toutes les échelles, du champ du paysan, de la ruelle du village au projet de développement régional. Une telle base doit être disponible pour tous, et ce quel que soit le niveau d’accessibilité à l’information de l’utilisateur : notre système est donc conçu pour être adapté aux villageois comme aux organisations non-gouvernementales, et aux partenaires extérieurs au pays. Le système doit être conçu pour être accessible par ceux qui dispose d’une connexions internet de façon courante et ceux qui n’ont pas encore de bibliothèques villageoises à proximité et à disposition. De plus, la diffusion doit d’emblée inclure le fait que beaucoup de ceux qui ont besoin de l’information ne savent ni lire, ni écrire, ni parler, ni comprendre la langue française, d’où une traduction systématique en langue locale voire pour certains documents et pour ceux qui ne savant pas lire, des supports « pédagogiques » spécifiques. Pour les mieux lotis (connexion internet régulière), nous cherchons à mettre en place un webgate, portail web qui, sous certaines conditions, donnera accès aux partenaires à l’ensemble des données socio-économiques, des expériences, des connaissances collectées et numérisées à l’interne de CDD, par le CEDITEC ; et pour les seconds, les moins bien lotis (pas de connexion, pas de bibliothèque) nous avons imaginé... »


Un camion pour diffuser
« ... la mise en route d’un « Camion Palabre Itinérante », un camion qui créera du lien entre les expériences, entre les connaissances, entre les individus d’un bout à l’autre de la Région et qui aurait la responsabilité de passer de village en village pour transmettre, en proposant des animations adéquates, les connaissances collectées ailleurs et utiles aux populations. Un vrai réseau internet, non pas virtuel celui-là, mais bel et bien physique !! Dans le même temps, les animateurs de ce « camion palabre » auront la charge de contribuer à l’enrichissement de la base en participant à la collecte, sur le terrain, des données, des récits d’expériences, par écrit, photo, son, vidéo, etc... Ensuite, tout ce patrimoine, sera capitalisé (forme numérique ou pas) pour ne pas se perdre et disparaître. Le CEDITEC pourrait en accueillir une partie et les bibliothèques villageoises, quant elles existent, assurer la gestion du patrimoine culturel du village. »


Des perspectives pour continuer l’action
« A part ce gros projet qui me prend du temps, j’aimerais bien étendre le programme d’alphabétisation à l’ensemble de la Région des Savanes et aux langues anufo et n’gam gam puis au français fondamental pour promouvoir définitivement un environnement lettré dans les Savanes ; monter des écoles alternatives pour les jeunes exclus du système éducatif formel me plairait bien aussi ; mieux travailler en consortium avec les ONG qui oeuvrent dans la Région des Savanes pour avoir une meilleure lisibilité de nos actions et construire de façon intégrée le développement de la région ; développer le Cybercafé et dispenser des des formations aux NTIC ; diversifier les partenariats tant techniques que financiers ; développer nos compétences en audiovisuel... Enfin, voilà quelques chantiers - idées pour l’avenir. »




Pour en savoir plus sur CDD :

- Dossier de présentation (format PDF - 80ko) ->télécharger

- Projet de Centre de Ressources (format PDF - 140ko) -> télécharger

- le site



Paul Kanfitine est originaire de la Région des Savanes (Dapaong - nord Togo). Il est le directeur-coordinateur de l’Association CDD.



8 septembre 2004 - Dapaong / Burkina Faso




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