Sur les routes de Patagonie

Journées tanantes ! Le vent a soufflé à fond les ballons de l’ouest, sommeil à petite dose la nuit dernière dans la pampa, de la pluie... et le re-départ, le commencement d’une nouvelle route, le vent qui souffle, le silence................ la vache, c’est grand ici aussi !


Première fois que la route revient vraiment depuis l’Asie quatre mois plus tôt. La dernière ville s’éloigne et les sensations de "voyagerie" reviennent en surface. Le départ, l’itinérance et la route, la grande route toute droite entourée de pampa, son côté radical, et curieusement ce qu’elle a de reliant. Radicale car elle nous coupe, nous engage, nous isole de beaucoup de choses, nous dépasse en longueur, en temps, nous évade ; reliante parce qu’elle fait communiquer, elle va d’un bout à un autre, on y croise toujours des gens ou quelque chose et parce que l’on s’y trouve curieusement soi-même.




Les habitudes et les amitiés toutes neuves de Rio Gallegos ont commencé leur déménagement. En avançant dans la pampa argentine, naît petit à petit une sensation de liberté, une attention à ce qui surgit dans le paysage, un méli-mélo d’idées, et l’ivresse de se retrouver tout d’un coup avec tant de choses possibles à voir et parcourir, et aussi devant tant de vide. Les attraits et les tentations de la ville ont plié boutique. Les gens, les discussions, les sourires sont loin et devenus rares. Le soleil, la pluie, le vent, le minéral, la pampa eux sont devenus omniprésents. Gros refroidissement pourrait-on dire, oui, mais avec un fort réchauffement de l’intérieur. Revoilà cette sensation d’être à nouveau aspiré entièrement, de fond en comble, comme d’avoir vu un bon film ou une fois tombé amoureux, devant les lignes de fuite de cette route qui commence, les jolis éclairages qui défilent lentement au bord de l’horizon et si vite à quelques mètres, où l’on peut poser son regard au delà de ce qui est convenu, plus loin qu’une façade de bâtiment, plus loin que la surface des choses, jusqu’où la vision, aidée d’un peu d’élan, peut aller. C’est peut-être à ce moment là que tout commence. Quand le regard peut aller partout : de la goutte d’eau sur cette feuille, à l’horizon vide, jusqu’à ce qui se trame au fond des choses, au fond de nous. Et pour cela, on peut viser, au moins un court moment, cette grande ligne horizontale flottant au loin et essayer d’aller voir ce qui se passe par là-bas.




Le premier patelin est à 200 km de la côte. Le temps passé à rouler fait surgir des tonnes idées. Une autre réalité commence : les motivations changent, on veut s’inventer des complicités avec les deux ou trois objets possédés, déjà recréer des habitudes, trouver une cadence, surtout ouvrir l’oeil, entendre ce qui surgit, oublier le gros vacarme du moteur et ensuite le grand silence, inquiétant, avec la fenêtre géante qu’il ouvre sur l’intérieur et sur son propre bruit à soi. Son souffle, ses pas, ses mouvements, le vent qui passe, des battements d’aile, des voitures au loin. Plus il y a de silence, plus les bruits sont divers.
La ferveur que l’on avait avec les autres s’en va ailleurs et apprend rapidement à se concentrer sur l’imaginaire, le possible, les couleurs, le paysage, les idées, les gens rencontrés en chemin. Tout autour, il y a la mer, la montagne, le vent, l’horizon. Et la route sur laquelle on s’envoie pour quelques jours, et qui provoque sensation et imagination. Je lui ai donné de l’espérance. Après cette petite montée en pente douce et voyant les crêtes au loin, j’attendais comme un altiplano et un changement de paysage. Dans la courbe qui la ramenait plus vers l’est à l’abri du vent et des lumières, elle demandait de se retirer au calme et disait d’une voie féminine : "Suis-moi, c’est facile, tu n’as qu’à me parcourir". Quand elle repartait vers l’ouest contre le vent, je la maudissais en me crispant pour résister au vent et au froid. Lorsqu’elle est droite jusqu’à l’horizon, elle semble d’abord belle, immense, prometteuse, puis devient froide, lassive, pesante, mais sécurisante. Je jette un coup d’oeil à droite, à gauche, fais signe à un poids-lourd filant en sens inverse, et reviens vérifier ce que dit l’horizon. Est-ce que la ligne droite va plonger, monter, virer, continuer, bifurquer, aboutir ? En regardant derrière, j’ai l’illusion que tout ce qu’il y a de statique autour, un paysage semi-désertique, me regarde jaloux de ne pas posséder le mouvement. Derrière, le travelling va plus vite, l’horizon est plus court, on a l’impression d’aller plus vite. Devant, les yeux vont plus loin, on est lent. Même la lenteur a changé. Nous avons rétrogradé dans notre rapport au temps, la boîte de vitesse n’est plus la même. La vitesse ici est la lenteur d’ailleurs, et en fin de compte, ce qui compte, c’est la facon d’etre dans le temps.

La route comme le paysage ne tardent pas à se déréifier. Avec trois mots, bitume, pampa et ciel, on se se met, par absence de langage, à en bricoler un nouveau, avec des idées, de l’imagination, des sensations. Une fois arrivé dans la ville qu’on espérait, on retrouve l’autre langue, celle des autres que l’on essaye d’apprendre, et on abandonne lâchement celle avec qui on a roulé pendant des heures et des jours. On en parle au passé, on l’a quitté, elle n’est plus qu’une voie qu’on empruntera le lendemain en demandant à ses connaisseurs : "Combien de kilomètres jusqu’au prochain patelin ?". Pourtant elle manque déjà à l’orchestre comme si le nouveau langage était déjà gravé sur le papier à musique. Así es.




Ne l’oublions pas au contraire. Elle a ce charme secret : la route et son voisinage, c’est un peu comme la rencontre du ciel et de la terre, du sel et du sucre, d’un homme et d’une femme. Que dire encore : du complément et du contraire, du néant et du vide. Bref, une rencontre mystérieuse, magique, contradictoire. En se promenant là-dedans, défiant et vulnérable, on devient incandescent comme si on touchait tout à coup une vérité profonde. Quelle genre ? Peut-être que la route nous met devant deux grandes familles qui sont : le déterminé, le programmé, le façonné, la maîtrise d’un côté, et de l’autre, le désordre, l’immense, l’illimité. La route et sa ligne d’un côté, l’étendue désertique de l’autre. Le sens, la direction, le connu, l’inerte, la sculpture, filant à travers la perte, l’inconnu, l’entropie, la nature. Ajoutons-nous au beau milieu, sensitif, marchant, gambadant, roulant, tout ce que voulez qui donne du mouvement, et on se sent adhérer à l’une et à l’autre famille, héritier et fabriqué des deux, émerveillé de voir ce mélange rencontrer si bien la lumière, et l’on commence à donner un tempérament au décor, à s’y connecter pendant qu’il nous connecte à nous-mêmes, à l’aimer. Joli carrefour. Nous ne faisions que traverser une route, voilà qu’elle est aussi en train de nous traverser.



- Farnaz que nous avons rencontrée en Iran le dit en anglais :
The road said :
"I never realized I’m passing through you
Or it’s you who passes through me ? "
The road said
" I’m here just for you
I don’t know any destination
I don’t know from where I started to begin
I don’t know where I will be ended
But
The only thing that I know Is going and going
And
The only thing that we know
Is that the end of me
Is the end of the world
And
The end of you
Because we are one"









Gobernador Gregores - Patagonie. Argentine, le 13 avril 2006.









Mots-clés

Aire géo-culturelle: Amérique du Sud
Catégorie d’acteur: Voyageur
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