Trains d’espoir et voyage d’une jeunesse socialiste

Comme le bon peuple des dimanche d’été prenant d’assaut les trains de banlieue, l’air hilare mais joyeux, les soucis refoulés pour aller à la mer goûter un peu de vie, nous aussi nous avons pris un jour les trains de la Gauche, la tête au vent du socialisme, envoyant d’une chiquenaude rouler à terre tous les discours (..)



... des petits Bonaparte et tous les avenirs balisés de fatalités et de misère. Nous, c’est quelques uns de ces générations qui ont grandi à l’écoute de tous ces trains qui ont commencé à rouler depuis bien longtemps, de ces générations qui ont eu l’honneur de repaver les voies qu’on voulait faire disparaître et fourvoyer. Ce furent des itinéraires cheminant vers la vraie vie, vers les lendemains qui chantent, vers les grands soirs de victoire contre tous les argentiers repus et tous les gardes chiourmes des privilèges minoritaires. Ce furent des itinéraires où à chaque arrêt s’édifiait une contre-société militante, fraternelle, internationaliste (...)

Emportés par l’ivresse du voyage vers la vie, par le drame passionnel d’être les guerriers d’une foi merveilleuse, par les communions chaleureuses après les batailles livrées, par la sympathie exprimée timidement de partout, par les révoltes contre la tricherie qui a plongé le pays dans le marasme économique et le ligotage des voix, nous avions oublié dans la hâte du départ les outils, les armes qui auraient dû nous prémunir contre les pannes de toutes sortes (...)




Itinéraire dévergondé, ces trains ont commencé à rouler dans des voies condamnés d’avance. Nous avions ainsi attaqué la grande forteresse où à l’intérieur la vie était si insipide et où l’espoir des braves gens étaient renvoyé à des échéances lointaines. Trains d’enfer, roulant à des allures vertigineuses, voyageurs affolés par la tentation de la destruction et des assauts impossibles, n’écoutant plus aucun message de toutes ces expériences d’avant et de ces générations meurtries à une certaine époque. Tout le problème c’est que peut-être n’avions-nous pas compris que rien ne pressait, que nos trains, devaient moduler leur marche, mais peut-être aussi que la locomotive principale, celle des conducteurs étaient vide ou que les traminots ont changé de cap (...)






Au nom de tout cela, les trains de cette gauche du renouveau social ont pénétré dans des tunnels où la clarté n’étaient pas au bout (...)







Angoisse de l’avenir, angoisse multipliant tous les maux qui ont fourvoyé nos trains vers la bureaucratie, vers la suspicion, vers l’invective, vers ces combats de titans où nous n’avions pour seuls atouts qu’une détermination de pureté et de dureté, une foi fantastique, une foi acérée d’être les porteurs de l’émancipation sociale dans un pays où les militants des luttes de la jeunesse intellectuelle sont tombés dans les ruisseaux par la mitraille de la raison d’Etat ou de la raison de classe (...)

De ces marches de vies, de ces combats de générations et de ces couches sociales qui commençaient à s’éveiller à la Gauche et à ses aspirations est sortie la brisure d’une continuité (...)

Marches de wagons arrêtés à mi-chemin par des déviations à coups de triques, de crosses, d’exil, mutilant des voyageurs et en assassinant d’autres. Itinéraires vers un long voyage où toutes les légendes de nos mémoires de militants étaient présentes dans ces trains de l’espoir, ces trains qui avaient pour noms les épisodes d’une humanité vaillante, d’une humanité de travail, d’une humanité de joie et de peine, ces trains qui un jour étaient fiers de leur allure, trains régimentaires, trains de combat, mais qui au fil de voyage prirent une allure déglinguée, floués par des traminots non avertis. Brisure traduite par les abandons de toutes sortes de ceux et celles qui avaient eu un jour la conviction de construire cette contre-société démocratique.


Traduite aussi par l’absence d’une dialectique entre toutes les expériences, par la soudure entre les différents wagons, par les déraillements qui ont divisé les voyageurs quant à la manière de remettre tout en place. Nos trains malgré tout sont merveilleux et nous ne regrettons aucunement de les avoir pris par une nuit noire, celle qui brisa quelques cristaux d’une gare médiane dans l’itinéraire de la Tunisie. Trains pimpants de vie, allure désintéressée de voyageurs s’élançant à l’assaut de la honte vers un paradis de roses vers un pays où les cuisinières géreraient l’Etat. Trains où les chants étaient présents, où les gares avaient tous les noms d’une humanité en marche vers la jeunesse du monde. Trains aux quais de brume ou trains trans-express, tentation de les arrêter pour la soudure totale, ou inquiétude de les voir rouler solitairement, emportant des gens qui sont nos ami(es).



Nous avons extrait ce texte écrit par Noureddine Belhiba de la revue de prospective et de sociologie Outrouhat - rubrique Etat d’âme (1988) avec l’aimable autorisation de Lotfi Benaissa, fondateur de la revue (voir son portrait).






Tunis - Tunisie, le 5 février 2005







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